OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 Wikipédia (toujours) prof de raison http://owni.fr/2012/11/05/wikipedia-toujours-prof-de-raison/ http://owni.fr/2012/11/05/wikipedia-toujours-prof-de-raison/#comments Mon, 05 Nov 2012 11:56:23 +0000 Antonio A. Casilli http://owni.fr/?p=125018 Addicted to bad ideas, Antonio Casilli poursuit son exercice de passeur entre Wikipedia et le monde de l'enseignement et pose notamment la question du rôle social du vandale au coeur de l'encyclopédie en ligne. ]]>

L’ombre du vandalisme se projette sur les controverses de Wikipédia. Dans l’exemple de la page sur la précarité, présenté dans l’épisode précédent de notre chronique, avant qu’une solution ne soit trouvée il aura fallu que le soi-disant contributeur catholique soit accusé d’avoir “usurpé” et “défiguré” l’article en question.

Afin de mettre un terme à ses modifications non sollicitées, les contributeurs d’obédience marxiste ont dû déposer auprès des développeurs de Wikipédia une demande de semi-protection de la page en question, assimilant de facto toute expression de contestation à un acte de vandalisme.

Personnellement, j’avais des réticences vis-à-vis de cette conclusion, mais elle ne me surprenait point. Ce sont des accusations courantes dans le contexte de Wikipédia. Certaines des disputes qui s’y élèvent ne peuvent tout simplement pas être réglées publiquement.

Lorsque les opinions sont par trop clivées, les comportements deviennent violents. C’est à ce moment que la négociation échoue et le dénigrement des adversaires s’installe. Selon les dires du sociologue Nicolas Auray :

Alors que les crispations ou escalades dans la polémique ne parviennent que difficilement à se “reverser” dans une confrontation raisonnée d’arguments, il semble que le mécanisme adopté par Wikipédia soit de tenter d’imputer à une “faute” personnelle, commise par un fauteur de trouble ou un persécuteur, la responsabilité du dérapage.

Prenons cet exemple : en 2010, sur la liste de diffusion Wiki-research a été diffusée une base de données des pages les plus “reversées” (revenues à une version précédente après que des changements ont été révoqués). Nous sommes là face à un corpus des plus intéressants. Pour chaque article de Wikipédia, le ratio de réversion (à savoir : la proportion entre les changements invalidés et le nombre total des modifications) est un indicateur fiable du taux de vandalisme. Une analyse rapide fournit un bon aperçu du profil des vandales qui s’attaquent à la célèbre encyclopédie libre.

Categories of top 100 Wikipedia articles by reverts ratio

Les pages les plus ciblées relèvent de certaines catégories assez prévisibles, tels le sexe (16%), les excréments (7%), et les insultes (7%). Le genre d’humour puéril qui nous amènerait à penser que le vandalisme sur Wikipédia est circonscrit aux adolescents et aux jeunes adultes. Et le fait que les années 1986-1992 soient les plus “reversées” semble tout autant corroborer cette hypothèse. Il semblerait que les usagers éprouvent une forte envie de vandaliser leur propre année de naissance… Toutefois, parmi les principales cibles nous trouvons des articles tels “Incas” ou “renaissance italienne”. N’étant point les thèmes de choix de blagues pipi-caca, ces sujets nous aident à avancer une autre explication : les pages qui font l’objet de l’attention des vandales coïncident avec des contenus qu’ils croisent quand ils compulsent l’encyclopédie à la recherche de matériel à copier/coller pour leurs devoirs. Il existe un lien entre le comportement turbulent des 18-24 ans utilisateurs de Wikipédia et une certaine frustration culturelle, marque de la socialisation scolaire (et universitaire).

Ce qui conduit à un autre résultat frappant. Parmi les usagers anglophones, la plus forte concentration de contributeurs troublions (dans la mesure où leur nombre est proportionnel aux articles avec le plus haut ratio de réversion) est aux États-Unis. “Amérique” est le numéro 1 des articles vandalisés pour sa catégorie (40,9%). Neuf des dix articles les plus vandalisés dans la catégorie “batailles”, ont trait à des événements historiques qui ont eu lieu aux États-Unis ou au Canada. Parmi les “pages de discussion” les plus ciblées, celles des célébrités (Zac Efron, les Jonas Brothers…) ou des personnages historiques (Benjamin Franklin, George Washington…) Nord-américains.

Portrait-robot

Alors, qui sont-ils, ces vandales de Wikipédia ? Leur portrait-robot se dessine peu à peu : ils sont jeunes, ils ont de bien solides références culturelles américaines, ils sont assez geek sur les bords. Ils fréquentent les sections de l’encyclopédie dédiées aux sciences et aux mathématiques plutôt que celles des sciences humaines. Ils bataillent sur des listes de sujets tels les dessins animés, les jeux vidéo, les nombres premiers, et ainsi de suite.

Quel sens donner à ces résultats ? L’article “Vandalisme” du Wikipédia anglais met beaucoup d’emphase sur l’argument avancé par Pierre Klossowski selon lequel leur sabotage pourrait être considéré comme une sorte de guérilla culturelle contre une hégémonie intellectuelle oppressante. Le vandale, je cite, “n’est lui-même que l’envers d’une culture criminelle”. Pourtant cette notion de “d’envers”, bien que conceptuellement liée à celle de “réversion”, ne signifie pas seulement un opposé dialectique. Le vandalisme est également une image en miroir du consensus général sur lequel les articles de Wikipédia sont bâtis. En un sens, les vandales – en tant que groupe contribuant de sa manière perturbatrice à la construction sociale de la connaissance au sein de l’encyclopédie en ligne – peuvent et doivent être considérés comme un double renversé des wikipédiens dans leur ensemble.

En guise de conclusion, j’avancerai la supposition éclairée que les préoccupations culturelles, la composition démographique et les intérêts des utilisateurs s’adonnant à des actes de vandalisme, ne diffèrent pas considérablement de ceux de contributeurs réguliers. Si les utilisateurs de Wikipédia, comme l’affirme Michael D. Lieberman, dévoilent leurs intérêts, leurs coordonnées géographiques, et leurs relations personnelles à travers leurs modèles de contribution, cela vaut également pour leurs homologues vandales.

Wiki prof de raison

Wiki prof de raison

Wikipédia effraie les enseignants. Qui l'accusent de se tromper et de ne pas stimuler l'esprit critique. Comme si Wikipédia ...

Vigilance participative

La liste des pages les plus reversées publiée sur Wiki-research pourrait nous aider à voir comment le vandalisme s’accumule au fil des sujets, la façon dont il se structure, offrant ainsi un panorama ô combien utile, des préférences culturelles (et des biais culturels correspondants) de la communauté Wikipédia dans son entièreté.

Le vandalisme ne représente pas nécessairement une contre-culture en lutte face à une puissante élite de sysadmins et d’éditeurs-vigiles. Nous pouvons admettre que Wikipédia, à un degré plus élevé que d’autres projets encyclopédiques, encourage la réflexivité dans la mesure où il montre que la connaissance n’est pas une collection de notions, mais un processus de collaboration en formation continuelle. Plusieurs acteurs participent à ce processus et contribuent à cette réflexivité par la négociation, par la controverse, par la sensibilisation, et (à mon avis) par le vandalisme. Visiblement, le rôle du vandalisme est généralement éclipsé par des comportements pro-sociaux. Mais en fait, le vandalisme stimule ces mêmes comportements pro-sociaux.

Considérez ceci : en moyenne, sur Wikipédia un acte perturbateur reste impuni pour à peine une minute et demi. Après ce bref laps de temps, les articles “défacés” finissent vraisemblablement par attirer l’attention des éditeurs, qui s’empressent d’annuler les modifications problématiques, rétablir la version précédente des pages vandalisées et possiblement les mettre sur leur liste de suivi. Peut-être, à ce point-là, les vandales vont-ils se désister. Ou peut-être continueront-ils. Quoi qu’il en soit, ils auront obligé les éditeurs à se pencher sur les articles ciblés. Ils auront contraint d’autres wikipédiens à réagir, à corriger, à organiser les contenus.

En fin de compte, les vandales auront accompli la fonction essentielle de susciter auprès des autres utilisateurs cette “vigilance participative” que Dominique Cardon identifie comme le moteur de la gouvernance de Wikipédia. Par leurs modifications provocatrices ou destructrices, ils revivifient l’attention pour des sujets depuis longtemps figés, ils stimulent les discussions en sommeil, ils réveillent les consciences. Ainsi, ils obtiennent le résultat paradoxal de favoriser la coopération par l’abus, la participation par la discorde – et la connaissance par l’ignorance.


Article publié en anglais sur Bodyspacesociety, le blog d’Antonio A. Casilli (@bodyspacesoc).
Illustration d’origine par Loguy pour Owni /-)

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Wiki prof de raison http://owni.fr/2012/10/29/wiki-prof-raison-wikipedia-ecole-education/ http://owni.fr/2012/10/29/wiki-prof-raison-wikipedia-ecole-education/#comments Mon, 29 Oct 2012 06:15:07 +0000 Antonio A. Casilli http://owni.fr/?p=123667

À l’occasion de cette rentrée universitaire, mes collègues enseignants et moi-même avons décidé d’ajouter une pincée de wiki à deux cours que nous donnons à Telecom ParisTech : j’ai créé un wikispace pour mon enseignement sur les cultures numériques, et, avec Isabelle Garron et Valérie Beaudouin, nous avons demandé aux étudiants de première année de tenter d’éditer et de discuter au moins une page Wikipédia, au titre de leur initiation à l’écriture en ligne.

Naturellement, Wikipédia est employé comme outil d’enseignement à l’université depuis plusieurs années, et sa popularité en tant qu’objet de recherche s’accroît de jour en jour. Mais la principale raison de son emploi en classe tient dans son évolution en tant qu’étape préliminaire dans les recherches bibliographiques et les démarches de fact-checking.

Songez à vos propres habitudes vis-à-vis de la quête d’information en ligne. Que faites-vous quand vous ignorez tout sur un thème ? Vous le googlisez probablement, et la première occurrence à apparaître est le plus souvent une page du site Web de Jimbo Wales.

Vous le faites, nous le faisons, nos étudiants le font aussi. En conséquence, avons nous intégré Wikipédia, non pas parce qu’il est un gadget sympa, mais parce que si nous ne l’avions pas fait nous aurions laissé s’installer un dangereux angle mort dans nos activités pédagogiques.

90-9-1

Admettre cette réalité sans céder à la panique n’est pas simple. Du moins ici en Europe, des jugements erronés sur la prétendue piètre qualité des articles de Wikipédia perdurent encore dans le monde de l’éducation. Certains, comme le professeur de lycée Loys Bonod, qui a connu ses quinze minutes de gloire cette année, s’empressent d’inclure des informations fausses et trompeuses dans Wikipédia, juste pour apporter à leurs élèves la démonstration que… Wikipedia contient des informations fausses et trompeuses.

Le paradoxe de telles réactions représente une bonne illustration du fait que l’exactitude et l’intelligence de Wikipédia sont au diapason de l’exactitude et de l’intelligence de ses contributeurs. D’où la nécessité d’encourager les utilisateurs à abandonner leur attitude passive et à participer en écrivant et en discutant de leurs sujets.

Bien sûr, certains pourraient invoquer pour Wikipédia la soi-disant loi d’airain de la participation sur Internet : le principe “des 90-9-1″,  selon lequel un article aura une majorité écrasante de simples lecteurs, quelques contributeurs qui feront l’effort d’apporter des modifications, et de très rares usagers suffisamment motivés pour se rendre dans les pages de discussion et engager un dialogue avec les autres wikipédiens.

Les sciences sociales peuvent apporter plusieurs éléments d’explication à ce phénomène. L’avènement d’une culture de la participation, sur les réseaux, a pu être largement exagérée. Peut-être la structure de l’encyclopédie tend-elle à recréer des dynamiques culturelles qui reproduisent l’opposition entre auteur et lecteur — au lieu de stimuler une polyphonie des contributions. Ou peut-être encore les éditeurs de Wikipédia cherchent-ils à intimider les autres utilisateurs dans un effort d’accentuer leur statut social en rendant leurs activités moins accessibles.

Lévi-Strauss

Essayez de créer un nouvel article. Très vraisemblablement, sa pertinence sera mise en doute par un éditeur. Essayez de rédiger une biographie d’un personnage public vivant. Il y aura de grandes chances pour qu’une discussion en découle, qui portera non pas sur le personnage public en question, mais davantage sur les qualités privées de son biographe. L’auteur a-t-il juste une adresse IP anonyme ? Ou bien il est un utilisateur enregistré, avec son propre compte permettant de tracer dans le temps ses contributions ?

Et ce qui est vrai pour les personnes vivantes peut l’être aussi pour les personnes décédées, comme j’ai pu le constater. Par exemple le 3 novembre 2009 à 15h34, à travers une liste de diffusion universitaire, je reçois un email du président de l’établissement pour lequel je travaillais. Cet email annonçait qu’“à l’âge de 100 ans, notre collègue Claude Lévi-Strauss était décédé”.

Conscient que cette information était intéressante pour un large public, et qu’elle provenait d’une source fiable, je l’ai publiée sur Wikipédia. J’ai mis à jour la page consacrée à Lévi-Strauss en introduisant la date de son décès. Sans trop me soucier de me connecter via mon profil. J’assumais, en effet, que mon adresse IP (j’écrivais de mon bureau) aurait de quelque manière cautionné ma contribution.

Cependant, alors que je sauvegardais ces changements, un message apparut m’informant que l’adresse IP en question avait été identifiée comme attribuée par le réseau informatique de mon université et qu’à ce titre ces changements apparaissaient sujets à caution. Un éditeur devait les valider. Mais il ne le fit pas. L’information que j’avais apportée avait été jugée “sans fondement”. L’argument d’autorité, le fait d’écrire de l’intérieur de la même institution dans laquelle Claude Lévi-Strauss avait enseigné, ne semblait pas recevable. La page fut modifiée quelque temps après par une personne pouvant inclure un lien avec la dépêche AFP annonçant la mort du chercheur.

L’épisode ne représente qu’une illustration de la manière dont l’autorité intellectuelle se remodèle dans un environnement ouvert, de mise en commun des connaissances tel Wikipédia. La posture universitaire du parler “ex cathedra” (en l’occurrence “ex adresse IP”) est questionnée de manière saine, quoique frustrante pour les universitaires. L’enjeu ne se limite plus au statut intellectuel des institutions savantes de nos jours, mais bien à la façon dont l’information est validée.

Notoriété

Vous avez probablement en mémoire ces bannières Wikipédia vous signalant qu’il existe un désaccord quant à la neutralité d’une page. En un sens, chaque page Wikipédia pourrait en contenir une, puisque chaque page procède, plus ou moins, de sa propre controverse interne. Les auteurs de chaque article se disputent sur comment ce dernier est argumenté, classé, référencé. Ou alors sur l’ajout de liens externes et sur l’orthographe de certains noms. Mais la plupart du temps, ils se disputent sur le point de savoir si les sujets sont ou pas “notoires” — c’est à dire, dans le jargon wikipédien, s’ils donnent ou pas matière à un article. Au cours des années, ces différends sont devenus si fréquents que Wikipédia a fini par proposer ses propres critères généraux de notoriété, ainsi qu’une liste de PàS (pages à supprimer) actualisée chaque jour.

Les analystes de la Fondation Wikimédia ont imaginé un moyen simple et élégant d’évaluer les controverses sous-jacentes auxdites pages. Il s’agit de Notabilia, un outil graphique permettant de détecter des structures distinctives de ces débats, qui peuvent aboutir autant à des décisions consistant à “supprimer” qu’à “garder” un article.

Comme des opinions antinomiques ont tendance à se compenser, les pages qui font l’objet de fortes controverses ou de discussions animées entre partisans ou adversaires d’un sujet donné dessinent des lignes plus ou moins droites. Tandis que les discussions plus consensuelles tracent des lignes en forme de spirales, qui convergent vers un accord.

L’impact et le sens de telles discussions entre contributeurs mettent en évidence l’existence de vibrantes communautés qui s’agrègent autour de sujets bien déterminés. À telle enseigne qu’actuellement on peut définir Wikipédia comme un service de réseautage social comme les autres. Finalement, ses utilisateurs partagent leurs intérêts sur leurs profils comme on peut le faire sur Google+, ils gagnent des badges comme sur Foursquare, discutent publiquement comme sur Twitter et leur vie privée est constamment mise à mal — comme sur Facebook.

Ces fonctionnements, en principe, permettent de travailler de manière collaborative et de repérer les erreurs factuelles rapidement et de façon transparente. Cependant, ils introduisent certaines particularités dans les processus de validation de l’information présentée sur Wikipédia. La confiance et la sociabilité bâties par les contributeurs influencent profondément la perception de la qualité de leurs articles. Ainsi, comme dans n’importe quelle autre communauté épistémique, la confiance est affaire de contexte.

Elle dépend des réseaux de contacts qu’un auteur peut attirer à lui. À tel point que, selon certains chercheurs, la confiance que les usagers peuvent susciter sur Wikipédia s’apparente davantage à un produit dérivé de leur capital social, que d’une reconnaissance de leurs compétences (voir en particulier les travaux de K. Brad Wray “The epistemic cultures of science and Wikipedia”).

Un exemple que j’avais déjà évoqué dans mon livre Les liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité ? peut illustrer ce phénomène. Il y a quelques années, une controverse sur la page consacrée à la précarité s’est élevée dans la version en langue anglaise de Wikipédia. En sciences sociales, la précarité se définie comme l’ensemble des conditions matérielles des travailleurs intermittents dans la société post-industrielle.

Les contours de cette notion ont été tracés par plusieurs auteurs issus du courant du marxisme autonome, tels Michael Hardt et Antonio Negri. Aussi, l’article a-t-il été affilié à la catégorie “syndicalisme”. Mais, un contributeur anonyme (vite surnommé “le catholique”) était d’un avis quelque peu différent. Il expliqua, à juste titre, que la notion de précarité avait été pour la première fois introduite par un moine français, Léonce Grenier (décédé en 1963), qui employa le terme pour mieux souligner la fragilité de la condition humaine face à la puissance divine. Son argumentaire avait du poids et ses références bibliographiques étaient correctes.

Toutefois, au lieu de défendre ses choix dans les pages de discussion, unilatéralement, il décida de rattacher l’article à la catégorie “christianisme social” et retira toutes les références aux mouvements syndicaux. L’épisode déclencha une vive dispute sur les réseaux. Très vite une lutte sans quartier éclata. Chaque nuit, le catholique rangeait l’article sous “christianisme”, chaque matin les marxistes protestaient avec véhémence et le rangeaient sous “syndicalisme”.

À ce moment-là je me suis demandé, comme des milliers de wikipédistes, à qui faire confiance. J’ai concédé que le contributeur catholique avait des arguments, mais je me suis aligné sur les positions des marxistes autonomes — en détaillant les raisons de ce choix dans un message. L’article devait entrer dans la catégorie du syndicalisme afin d’optimiser sa faculté à être référencé sur les moteurs de recherche.

Je pense ne pas avoir été le seul à adopter une réaction non académique. Wikipédia n’a pas vocation à atteindre une exactitude universelle, mais de parvenir à un consensus. À ce titre, beaucoup de wikipédiens vous affirmeront que leur encyclopédie n’est pas une démocratie, même si leurs processus de décision s’inspirent des principes de la délibération démocratique (voir à ce sujet le texte [pdf] de Laura Black, Howard Welser, Jocelyn Degroot et Daniel Cosely “Wikipedia is not a democracy”). Dans le cas que nous avons évoqué, puisque une polarisation partisane empêchait l’article d’évoluer, une simple règle majoritaire a été appliquée.

…À suivre dans le prochain épisode de cette chronique Addicted To Bad Ideas.


Illustration par Loguy pour Owni.

Article publié en anglais sur Bodyspacesociety, le blog d’Antonio A. Casilli (@bodyspacesoc).

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Guerre et tweet http://owni.fr/2012/07/02/guerre-et-tweet/ http://owni.fr/2012/07/02/guerre-et-tweet/#comments Mon, 02 Jul 2012 15:56:01 +0000 Claire Berthelemy et Pierre Leibovici http://owni.fr/?p=115003 tweet clashes sont pourtant de plus en plus médiatisés. Dans un entretien avec Owni, le chercheur Antonio Casilli identifie le sens caché de ces joutes publiques.]]>

Twitter, un îlot de partage, de pacifisme et de bienfaisance… Cette conception idéale du réseau de micro-blogging semble avoir fait son temps. Car, de plus en plus, le gazouillis s’énerve.

19 mai 2012, Audrey Pulvar interroge Harlem Désir sur le plateau de l’émission de France 2 On n’est pas couché. Le journaliste Jean Quatremer lance alors une courte joute verbale sur Twitter :

Clairement mise en cause, Audrey Pulvar réagit. S’entame alors une guerre entre les deux twittos, sous les yeux de leurs quelques milliers de followers.

Autre exemple ce lundi 2 juillet, et dans un autre registre, avec les journalistes Denis Brogniart et Pierre Ménès. Les deux hommes s’affrontaient sur l’annonce du départ de Laurent Blanc de son poste de sélectionneur des joueurs de l’équipe de France après une provocation de Pierre Ménès:

Le débat est suivi par des milliers d’internautes qui défendent tour à tour l’un ou l’autre des protagonistes. Bienvenue dans l’ère du tweet clash ! Un phénomène qui voit s’affronter deux abonnés sur Twitter en seulement quelques minutes et, conformément à la règle, pas plus de 140 caractères. Un phénomène, aussi, qui mélange les codes ancestraux de la conflictualité humaine à ceux du réseau des réseaux. Un phénomène, surtout, qui n’a jamais eu droit à une analyse sociologique. Antonio Casilli, maître de conférence à l’Institut Mines Telecom et chercheur à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), déchiffre le phénomène. Interview pacifique.

Est-ce que tout est nouveau dans le tweet clash ?

Pas tout à fait. D’après moi, le tweet clash s’inscrit dans la continuité de ces formes de conflictualité en ligne que l’on connait depuis les années 1990. A une époque, on les appelait les “flame wars”, ces batailles entre internautes sur des vieux forums de discussion ou sur Usenet. Un utilisateur provoquait un groupe d’autres utilisateurs, qui à leur tour argumentaient par de longues réponses. L’échange pouvait durer des jours, voire plusieurs mois.

J’aurais tendance à dire que les tweet clash sont une sorte de réédition de ces “flame wars”, mais à une cadence beaucoup plus rapide. Et avec beaucoup moins d’asymétrie entre locuteurs, bien sûr. Seulement quelques minutes, parfois quelques secondes, entre deux tweets… Le temps de latence entre le message agressif de celui qui lance l’attaque et la réponse de son interlocuteur se fait bien plus court et la bataille elle-même est plus brève. C’est en cela que le tweet clash est un fait inédit. Sa temporalité est plus dense, plus concentrée.

D’un autre côté, on n’a pas affaire au même public qu’il y a vingt ans…

Exactement ! La question du public est très intéressante, mais je l’élargirais même à celle des acteurs sociaux qui composent le cadre de l’affrontement entre deux personnes sur Twitter.
Le tweetclash est une tragédie grecque où les répliques font à peine 140 caractères. Tous les éléments du genre tragique sont réunis : un protagoniste, un “antagoniste”, un chœur et, enfin, le public. Le chœur, c’est un noyau d’individus qui permettent de comprendre pourquoi deux personnes se disputent, ils donnent les éléments de contexte du tweet clash.

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Twitter bouleverse surtout le marché des conseillers en com' politique. Les chercheurs que nous avons rencontrés et qui ...

Le meilleur exemple de contextualisation d’une dispute sur Twitter, c’est le hashtag. Il est avant tout une étiquette posée sur une conversation, un titre qui permet de la décrire et en même d’en agréger les morceaux. Mais il sert aussi pour donner le pouls de la situation ou pour faire des petits apartés sans pour autant interrompre le flux du tweetclash. Exactement comme le chœur des tragédies de Sophocle, les twittos résument, glosent, prennent parti…

Ceci est aussi lié à la taille d’un média généraliste comme Twitter, où le public est bien plus large que du temps des “flame wars”. Et à la structure de son graphe social, qui rappelle un archipel de petits groupes de locuteurs. Malgré la promesse commerciale de “pouvoir poser des questions à n’importe quelle personnalité sans intermédiation”, la grande masse des usagers est davantage en position d’observation. Mais quand les passions humaines se déchaînent le temps d’un tweetclash, ils sortent de cette passivité.

Comment expliquez-vous cette passion des uns pour le conflit avec les autres ?

Et bien justement, c’est un mécanisme qui permet de ne pas être des simples spectateurs. Pendant un affrontement en ligne, les usagers qui composent le public sont animés par l’envie d’être parties prenantes. Parce qu’il ne s’agit pas tant d’un “conflit” mais de “discorde”. La discorde, c’est un moyen de jouer du fait d’être dans l’espace public. Dans la Grèce antique, la discorde était une des forces motrices de la démocratie. Ses manifestations – parfois destructrices – permettaient de faire venir à la surface des tensions et des intérêts qui seraient restés autrement inexprimés. Et, dans la forme idéale de la démocratie athénienne, cette discorde s’harmonisait pour finalement donner une polyphonie politique.

Dans nos démocraties contemporaines, la situation est tout à fait différente : on n’assume pas que quelqu’un puisse être en désaccord avec nous. Tout le jeu politique moderne est basé sur la recherche de consensus et de compromis. De ce point de vue, le tweet clash peut être lu comme la résurgence d’une forme de discorde démocratique ancienne. Ce qu’on cherche avant tout, à travers l’expression des passions politiques et personnelles, c’est à convaincre les autres du bien-fondé de nos positions. Tout cela aboutit donc à une manifestation – du désaccord – qui aide à caractériser les positions parfois trop floues des hommes politiques.

Pour vous, en fait, le tweet clash est une sorte de continuité du débat démocratique sur le réseau ?

Je dirais plutôt que le tweet clash théâtralise un débat démocratique en pleine mutation. Aujourd’hui, le maître-mot est transparence. Et les hommes politiques utilisent le tweet clash comme une occasion pour donner l’impression d’être transparents dans leurs désaccords, et ainsi multiplier leurs chances de se démarquer.

Soyons clairs, Twitter est bien plus passionnant et dramatique, au sens grec du terme, qu’une émission sur La Chaine Parlementaire. Lors d’un tweet clash, on met en scène les passions et on personnalise donc sa position sur tel ou tel enjeu politique. Exemple, Nadine Morano twitte une énorme bêtise et un opposant réagit. Il y a une sorte de déclaration de guerre mais aussi un objectif : celui qui déclare la guerre veut avoir raison. À l’issue de cette guerre, le public et les médias, qui créent une caisse de résonance, vont décider qui des deux avait raison.

Bien sûr, il y a un écho différent entre un clash qui concerne des personnes médiatisées ou publiques et celui qui concerne le citoyen lambda. Pour ces derniers, les échanges restent plus ou moins en ligne le temps nécessaire pour que Twitter se renouvelle et fasse disparaître ces propos. Dans le cas des célébrités, l’issue est autre : par exemple, l’auteur décide de retirer ce qu’il avait dit au départ du clash. Le fait qu’un message soit retiré ou pas est un très bon indicateur de l’issue d’un tweetclash. Le message initial représente le casus belli, l’acte de guerre. Le fait de le retirer équivaut à une forme de reddition. Il signe la défaite.

En même temps, tout le monde n’a pas envie de montrer ses opinions politiques sur le réseau. Est-ce qu’on peut faire des portraits-type de tweetclasheur ?

J’aurais plutôt tendance à classer les individus qui s’adonnent à des tweet clash sur la base des stratégies qu’ils mettent en place. Il ne faut pas croire que le côté passionnel du tweet clash évacue complètement les éléments de rationalité stratégique. Au contraire, ces affrontements sont très raisonnés, moins improvisés qu’on ne le croie. Évidemment, il y a des moments où ça dérape, où l’action échappe aux interlocuteurs, mais on doit tout de suite supposer qu’il y a derrière ce dérapage une intentionnalité et une rationalité de l’acteur.

Dès lors, pour faire une sorte de typologie des tweet clasheurs, il faut s’interroger sur leur réseau personnel respectif, sur leur cercle de connaissances, c’est-à-dire sur leurs followers et ceux qu’ils “followent”.

Les trolls, ou le mythe de l’espace public

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Les trolls, ces héros. Pour le sociologue Antonio Casilli, les fameux perturbateurs de communautés en ligne sont plus que ...

Quelqu’un dont le réseau est très peu développé, qui suit et est suivi par des personnes de son milieu social, ira plutôt chercher le clash avec quelqu’un qu’il ne connaît pas. Dans ce cas, on est plutôt dans une logique de trolling, de l’inconnu qui vient vous déranger avec des propos forcément décalés parce qu’il est traversé par des préoccupations personnelles ou sociales qui sont éloignées des vôtres.

Mais d’autres usagers affichent des comportements, et des structures relationnelles, très différents. Si on regarde le profil d’un homme politique ou d’une personnalité médiatique, on se retrouve face à quelqu’un qui a un réseau forcément très élargi, avec des personnes qu’il ne “maîtrise” pas toujours. Il n’a pas besoin de s’éloigner pour rechercher le clash : ceci aura lieux chez lui, pour ainsi dire, dans son cercle de followers. Ces clashs sont différents, ils sont plutôt des prolongements d’échanges professionnels, à la limite. Mais ils ne sont pas avec des inconnus, ils sont avec des personnes avec qui ils partagent un certain point de vue, un noyau de compétences, de valeurs…

C’est pourquoi, si Audrey Pulvar s’en prend à un journaliste de Libération, le tweet clash aura lieu entre deux personnes qui se connaissent et dont les cercles de connaissances se recoupent. Le tout est basé sur un type de stratégie affichée. Alors que dans le type d’attaque qui se fait entre deux personnes n’appartenant pas à la même sphère ou au même réseau, il y a forcément un élément d’impertinence, de manque de conscience des enjeux de la dispute.

En parlant d’homme ou de femme politique, comment être sûr de l’identité de celui qui prend part à un tweet clash ?

En fait, il faut toujours se poser cette question : “qui parle au travers d’un fil Twitter” ? La question peut paraitre simple. Mais, sur Twitter, on part du principe que malgré le grand nombre de pseudonymes et de noms fantaisistes, les personnes qui parlent sont celles qu’elles disent être.

Les interactions sur Twitter valident l’authenticité de celui qui parle. Même les comptes officiels de certains personnages publics qui sont alimentés par des équipes de comm’, doivent inventer des stratagèmes pour vaincre la méfiance, pour induire une “suspension volontaire de l’incrédulité” des autres usagers. Par exemple, sur le compte du président des Etats-Unis, il est précisé que les tweets signés “BO” sont rédigés par Barack Obama en personne.

Le tweet-clash participe de cet effet d’authenticité au fur et à mesure que l’on s’engage dedans. C’est un outil de validation de l’identité de celui qui twitte. On a la preuve que c’est bien lui qui parle. Sa passion constitue le gage de son identité.

À qui feriez-vous plus confiance : à quelqu’un dont le discours reste toujours figé, ou bien à quelqu’un qui de temps à autre se laisse aller à une saine colère ? Je ne serais pas surpris qu’on révèle, d’ici quelques années, que certains clashs étaient des mises en scène pour valider les identités des propriétaires de leurs comptes Twitter, pour les montrer sous un jour plus humain, plus accessible.


Poster par inju (KevinLim) [CC-byncsa]

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La mort vous web si bien http://owni.fr/2011/02/07/la-mort-vous-web-si-bien/ http://owni.fr/2011/02/07/la-mort-vous-web-si-bien/#comments Mon, 07 Feb 2011 15:15:35 +0000 jessicachekoun http://owni.fr/?p=45586 Cet article a été publié initialement sur Silicon Maniacs.

Owni.fr, l’Atelier des médias et Silicon Maniacs organisent une soirée ludique #jesuismort avec débats, réflexions et expériences autour de l’immortalité à l’ère numérique le 9 février 2011 à La Cantine (Paris).

#jesuismort est un événement multicanal et exploratoire de nouvelles formes médiatiques mêlant web, radio, vidéo, flux, automations, applications webs et réseaux sociaux. Il est organisé dans le cadre de la Social Media Week.

Le rendez-vous est donné dans le quartier latin. Nous sommes à deux pas de la statue de Dante Alighieri, le premier à utiliser le terme de transhumanisme, pour décrire le dépassement de la condition humaine dans » la Divine Comédie”. Un transhumain serait un homme plus, un homme qui, fort de ses capacités augmentées par les évolutions techniques et scientifiques brave les contraintes naturelles, allant jusqu’à braver la mort. Mais définir le transhumanisme aujourd’hui c’est aussi démêler la maille interconnectée qui l’unit à la culture numérique.

Notre rapport à la mort a t il changé au spectre du transhumanisme, du mythe du double numérique et de la cryogénisation ?

Avec Antonio Casilli, sociologue et auteur de « Les liaisons numériques » nous retracerons le parcours historique de ce mouvement porté par des penseurs et rêveurs de l’homme du futur.

Le transhumanisme a-t-il pénétré la culture scientifique ?

Ce terme a fait surface de façon ponctuelle sans qu’il soit possible de reconstruire une ligne cohérente. Il y a toutefois des évocations du même concept de dépassement de la condition humaine. En 1950, le poète Thomas Stearns Eliot, emprunte le verbe « transhumaniser » dans son drame The Cocktail Party.

On est toujours dans le dépassement plus spirituel que corporel ?

Oui, c’est Julian Huxley, le frère de Aldous, qui publie dans les années 1950 un essai, “Transhumanism” dans lequel il commence à évoquer la possibilité d’atteindre une nouvelle phase de la condition humaine grâce aux avancés des techniques et des sciences. On dépasserait, alors, toutes les contraintes d’ordre organique.

Dans les années 1960, 1970, le concept sera récupéré par des penseurs visionnaires, tel Fereidoun M. Esfandiary. C’était un personnage haut en couleur, issu d’une famille de diplomates iraniens. Il avait décidé de changer son nom et se faisait appeler FM2030. Il avait une telle confiance dans ses propres théories, qu’il pensait qu’en 2030 on arriverait à la singuralité, c’est-à-dire au moment où on ne pourrait plus faire la différence entre l’homme et la machine. Etant mort 30 ans trop tôt, il s’est fait cryogéniser. Lorsqu’il utilise le terme « transhuman » dans un article publié en 1974, il s’impose comme une sorte de gourou. Ensuite, il a été proche d’un groupe de transhumanistes californiens, les extropiens. Ces derniers avaient développés une théorie selon laquelle, le monde et l’univers étant dominés par une lois d’entropie, de désordre, les être humains avaient pour responsabilité de développer l’extropie. De rétablir un ordre rationnel capable de faire avancer l’humanité et donc de la faire transhumaniser et posthumaniser. C’est pourquoi ils ont tout de suite trouvé des points communs avec le programme de FM2030.

« Puisque les nouvelles technologies étaient en train de se généraliser, le transhumanisme devenait peut être à la portée de tout le monde. »

Quel est le lien avec le Web ?

Les années 1990, c’est aussi le moment de l’essor du Web, et c’est à ce moment que l’histoire du transhumanisme se lie de manière inextricable avec celle du numérique. La revue Extropy commence à publier des articles présentant la possibilité de devenir transhumain grace aux technologies du virtuel de l’époque. En 1992, ils publient un article devenu une référence : « Persons, Programs, and Uploading Consciousness » de David Ross. C’était un article de fiction dans lequel un héros extropien, nommé Jason Macklin, décide de se faire télécharger dans le cyberespace pour rejoindre tout son entourage qui est déjà passé de l’autre coté. Il se fait scannériser et remodéliser dans le numérique. Il y a un description très précise de cette scène forte, où il se réveille transformé en avatar , et il regarde son corps mort. Aidé d’un chirurgien, il débranche alors les câbles qui tiennent en vie son corps organique. Il ne ressent presque rien en voyant les derniers soubresauts de son cadavre. C’est un moment fort de la cyberculture. Ces auteurs sont en train de mettre sur le même plan théorique le transhumanisme, l’avatarisation en 3D du corps et l’usage du web. C’est un peu la naissance de cette équation selon laquelle tout usager d’une technologie de l’information et de la communication qui s’appuie sur des représentations du corps en ligne serait en train de se transhumaniser. L’imaginaire technologique convoqué par FM2030 était peuplé de super-calculateurs et de laboratoires de biologie moléculaire. Par comparaison, Jason Macklin a besoin d’une technologie beaucoup plus simple. Puisque les nouvelles technologies étaient en train de se généraliser, le transhumanisme devenait peut être à la portée de tout le monde.

« Aidé d’un chirurgien, il débranche alors les câbles qui tiennent en vie son corps organique. Il ne ressent presque rien en voyant les derniers soubresauts de son cadavre. C’est un moment fort de la cyberculture. »

Cette fiction a une portée scientifique car elle s’appuie sur les écrits de Hans Moravec, qui publia en 1988, « Une Vie Après la Vie » (« Mind Children: The Future of Robot and Human Intelligence », Cambridge MA: Harvard University Press), dans lequel il décrit une expérience de pensée similaire à cette scéne. C’est plus ou moins à la même période, en 1994, qu’est mis en ligne le premier avatar médical, développé dans le cadre du Visible Human Project. Il y a donc toute une communauté de gens qui travaillent sur ces thématiques, avec des chercheurs qui donnent une caution scientifique à ce mythe du corps en ligne.

Dans toutes ces expériences, on parle du corps, mais on ne pose pas la question de l’âme, comment ce corps est il incarné ? En quoi, l’incarnation en un avatar, est encore humain ?

Justement là, il y avait une ambiguïté de fond… Pour qu’un être humain soit reconnaissable en tant qu’individu, suffit-il de stocker ses pensées ? Ou alors faut-il aussi stocker, en le modélisant sous forme d’avatar 3D, son corps ? On est face à un souci presque superstitieux de garder une apparence de corps. L’anthropomorphisme représente une polarité importante dans la culture des technologies de l’information et des communications. Car c’est rassurant pour l’usager. Ceci expliquerait, encore aujourd’hui, l’importance des smiley. Ou alors le recours à de nombreuses métaphores, notamment celle de l’inter-face, le fait d’être face à face, une rencontre entre deux visages. Cela rappelle Levinas et l’importance du visage pour faire l’expérience de l’Autre et ainsi, par l’altérité, définir sa propre humanité.

« Il ne faut pas faire d’amalgame entre le désir de perfectibilité du corps repandu chez les transhumanistes et l’eugénisme. »

Les transhumanistes sont parfois taxé d’eugénisme, une recherche de l’être parfait.

Max More, le chef de file des transhumanistes d’obédience extropienne, insiste sur le fait que le transhumanisme n’est pas une transposition de la version nazie du sur-homme de Nietzsche. Ce n’est pas la bête aryenne, le conquérant, le pillard. Selon ses dires, la santé, la confiance en soi des trans-hommes de demain, ira de pair avec leur qualités morales : la bienveillance, l’optimisme, la tolérance.

Il ne faut pas faire d’amalgame entre le désir de perfectibilité du corps repandu chez les transhumanistes et l’eugénisme. Natasha Vita More, avait créé en 2001 une installation web, Primo 3M+ – future physique. Un faux prototype du « corps du troisième millénaire », avec des superpouvoirs grotesques… flexibilité, endurance, performance et même une « communication vertébrale nano-assemblée ».

C’était un clin d’œil évident aux fantasmes hédonistes d’un corps beau et compétitif. Ces super propriétés sont associées à la performance sportive. A ce propos, les recherche de la philosophe, Isabelle Queval montrent, au travers d’ouvrages comme ”S’accomplir ou se dépasser” (Gallimard) que nous sommes tous poussé à dépasser nos propres limites. C’est notre transhumanisme quotidien.

Du coup quand on travaille le corps pour l’améliorer, on finit par devenir immortel ?

Oui l’enjeux de l’immortalité est central. Là on s’éloigne des extropiens, et on peut parler de tous le mouvement transhumaniste. C’est un mouvement vaste, transnational. Surtout il présente un éventail de positions politiques, d’idéologies très disparates. Parmi eux il y a pas mal de personnes qui sont passionnées par la life extension, ce domaine de la recherche biomédicale qui vise à retarder le vieillissement et la mort. Il ne s’agit pas seulement d’améliorer les conditions de vie, pour améliorer l’espérance de vie, mais de garantir à tout un chacun de vivre plus longtemps, jusqu’à 120, 150 ans et pourquoi pas d’éradiquer la mort tout court. Pas mal de transhumanistes sont aussi passionés de cryogénie, parfois ils sont des investissuers ou des clients d’Alcor, la multinationale spécialisée en cryopréservation des corps humains. Mais c’est encore très cher, donc même ceux qui peuvent se le permettre, ne cryogénisent que leur tête. Là on se retrouve face à la superstition ancienne : quel traitement réserver au cadavre ? Dans les sociétés occidentales, l’intégrité du cadavre est une composante importante des pratiques mortuaires et des croyances qui y sont associées. Contrairement à d’autres traditions, comme pour l’hindouisme, il n’y a pas de rituel funéraire de morcellement du corps.

« Il y a une relation de correspondance très forte dans la tradition transhumaniste entre l’idée de vivre éternellement et l’idée de vivre en tant qu’alter-ego numérique. »

Et d’un point de vue pratique, le fait d’être cryogénisé, et de se trouver dans une situation où au moment même où l’on meurt, des hommes en blouse blanche arrivent avec une scie et nous coupent la tête, c’est vraiment quelque chose d’inquiétant. Il me semble que la vidéo de la cryogénisation de Timothy Leary, qui était très violente, a impressionné les personnes qui l’ont vu, et a introduit un élément de méfiance. C’est pourquoi les transhumanistes aujourd’hui ont une attitude extrêmement ambivalente à l’égard de cette démarche. Et cela va au delà de leur foi dans la possibilité d’être un jour ressuscités.

N’y a t’il pas une dichotomie entre l’immortalité par la cryogénisation, et ce fantasme de l’avatarisation ?

Au contraire, je dirai qu’il y a une continuité. Le sens que je cherche à donner à cette restitution historique, est justement qu’il y a une relation de correspondance très forte dans la tradition transhumaniste entre l’idée de vivre éternellement et l’idée de vivre en tant qu’alter-ego numérique. Parce que, à un moment historique, dans les années 1990 il y a eu cette confluence, cette fixation entre deux thématiques, grâce à cette idée de l’uploading, du télèchargement du corp et de sa modélisation 3D. Même si c’était un mythe, le fait de vivre éternellement en tant qu’être virtuel était présentée comme la démarche à la portée de tout le monde parce que se connecter à internet était à la portée de tout le monde.

Au regard de nos pratiques sur internet ?

Ces mythes correspondaient à une phase utopique de la culture des technologies de l’information et de la communication. Aujourd’hui, tout le monde s’est rendu compte que même les usagers qui possèdent un avatar sur Second Life ne sont pas là pour vivre éternellement. On s’est très très vite heurté à la réalité des faits. Nous avons à faire à des technologies qui sont techniquement limitées. Nous vivons un moment historique dans lequel, malgré l’analyse très pertinente d’Evgeny Morozov, « l’illusion internet » ( « The Net Delusion » ) nous a abandonné. Les grands mythes tombent. Même si la phase utopique de la culture numérique est passée, les transhumanistes continuent à exister, à être extrêmement actifs. Il ne faut pas penser les transhumanistes comme inextricablement liès aux TIC. Ils ont tout un éventail technologique sur lequel ils travaillent , ils investissent, et en lequel il posent leur confiance. Par exemple, ils ont beaucoup travaillé sur les nanotechnologies, sur les questions de bio-éthique. Et puis encore une fois, il y a aussi cette question de comment garantir à un nombre croissant de personnes des enjeux de justice sociale.

« Aujourd’hui, tout le monde s’est rendu compte que même les usagers qui possèdent un avatar sur Second Life ne sont pas là pour vivre éternellement. »

En quoi peut-on rattacher la culture transhumaniste à des mouvances qui ont influencé la culture du numérique ?

H+ est vraiment très associé à la situation américaine, d’ailleurs, c’est Remi Soussan qui avait souligne cet élément : le rédacteur en chef de H+ est un personnage que j’ai interviewé, et dont je reconnais l’importance historique. Il s’appelle Ken Goffman mais est plus connu comme RU Sirius. Mais si tu le lis en anglais ça veut dire “es tu sérieux”,”are you serious ? “. Au de là du petit jeu de mots contenu dans son nom, ce monsieur était à l’initiative de la publication de référence de la cyberculture californienne dont le titre était Mondo2000. C’était THE magazine du virtuel au tout début des années 1990, avant Wired. Ils avaient un discours ultra radical, sur l’importance de la virtualité, du numérique etc. Il y a une continuité entre les transhumanistes d’aujourd’hui, leur envie de se légitimer, et ce coté un peu freak, babacool mais très attentif aussi aux avancées technologiques.

Les transhumanistes sont des babacools ?

RU Sirius et ses collègues de Mondo2000 étaient les défenseurs d’une mouvance New Age, où il y avait un mélange joyeux de « disciplines orientales », mysticisme, homéopathie, yoga, drogues psychédéliques. Tout ça mélangé dans un énorme bouillon philosophique. Ces thématiques New Age, on les retrouve mais sublimées, recouvertes d’une espèce de coque technologique. Il sont encore aujourd’hui à la base du transhumanisme actuel. C’est un peu le sang qui coule dans les veines du transhumanisme. Cette pensée, au fond, extrêmement liée au mysticisme, extrêmement soucieuse des questions l’âme, de son amélioration. Mais qui déguise ces soucis par un discours technologique, scientiste et matérialiste…

En fait notre rapport à la mort ne change pas ?

Non, ça ne change pas. Nos superstitions vis-à-vis de la mort sont encore là. Si on regarde le transhumanisme, et si on l’appréhende comme un mouvement transnational, avec différentes composantes, on se rend compte qu’il est enraciné dans le contexte social dans lequel il se développe. Le transhumanisme français et européen n’aura jamais de la même texture que celui que l’on peut rencontrer aux Etats Unis ou en Angleterre. La question philosophique fondamentale est « à qui appartient le corps humain ? ». Evidemment, dans la pensée libérale anglosaxonne, c’est à l’individu même que revient cette propriété. Ce qu’il est possible de faire avec son corps avant ou après la mort est complètement conditionné par un contexte qui n’est pas seulement culturel, mais aussi légal, et institutionnel au sens large du terme. Dans certains pays, il est même difficile d’avoir accès à la procréation assistée. Je pense à l’Italie : imaginez ce que l’Eglise et la droite traditionaliste penseraient d’une démarche comme la cryogénisation ! Ce n’est pas anodin, ce n’est pas simple et cela doit se négocier avec notre contexte social. Est ce que la sécurité sociale va payer les nanotechnologies qui permettrons de vivre jusqu’à 250 ans ? Pendant combien de temps vais-je cotiser ? Est ce que je dois travailler 35 heures si je suis un transhumain aux capacités cognitives sur-développées ? Ce sont des questionnements que je pose sur un ton un peu ironique, mais les réponses sérieuses à ces questions nous amènent à repenser le politique dans lequel notre rapport à la vie et à la mort s’inscrit.

Que peut-on en conclure ?

Finalement, on ne peut pas omettre le fait que notre attitude vis-à-vis de la mort a été batie sur deux millénaires de christianisme. Nous avons donc hérité de ces traditions et de ce que l’on peut se permettre de penser par rapport à la mort. Il y a certaines des possibilités proposées par les transhumanistes qui nous paraissent plus acceptables que d’autres. C’est pourquoi le mythe de l’avatar à un moment donné, nous est apparu préférable à la cryogénisation, parce que cette dernière nous mettait face à un interdit majeur de l’usage du corps mort. Le morcellement du corps n’est pas complètement acceptable, alors que l’avatarisation du corps est parfaitement cohérente avec un imaginaire chrétien qui nous renvoie à Saint Thomas, à la tradition du « corpus gloriosum » du Moyen Âge.

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>> Illustration FlickR CC : rizzato

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